Rêves dépossédés, Cimon St-Pierre

Rêves dépossédés

 

Les rires ont laissé place aux verres de vin solitaires.

Les sourires ont laissé place aux lèvres endormies,

Des lèvres immobiles, sèches et prudes.

Les yeux avides ne courent plus de par le monde,

Ils restent assis bien confortablement dans leurs petites orbites.

Les folies se sont tues, les délires se sont étouffés,

Nos fougues se tarissent sous nos rides naissantes,

Tristes manifestations de notre évolution.

 

Nos âmes, désormais fondues au chalumeau de la réalité, se perdent dans la mer.

Toutes ensembles, entraînées dans le même courant,

Elles s’évanouissent en soupirs.

Nos yeux autrefois si vivants se désagrègent dans cette masse grise,

Nos lèvres s’arrachent à nos visages.

 

Tous les chemins mènent à la mer.

 

L’ardeur de nos passions et l’effervescence animant nos rêves sont condamnés à ce torrent fatal.

Nos désirs songeurs se lamentent déjà en apercevant cette étendue grise,

Nos cœurs se mutilent déjà à l’idée de cette noyade.

 

L’œil toujours rivé sur ces sorcières, ces femmes aux lambeaux de lin pâle,

Perforées en plein visage d’ouvertures de néant, d’yeux aux hypnoses agréablement sournoises,

Cuirassées d’une bouche s’affalant vers le sol, dévoilant le vide de leurs enceintes de peau blême.

Je laisse mes rêves guider mes pas dans les forêts tortueuses,

Là où j’espère ne pas voir le sentier avaler mes pieds,

Ne pas digérer mon être dans cette rivière grise.

 

Tous les chemins mènent à la mer.

 

Et malgré tout, ma folie continue à résister au chalumeau.

Les sorcières, les sbires du pouvoir esclavagiste gardent toujours un œil sur moi.

 

Traqué par leurs regards avides, désiré pour ce que je ne suis pas,

Nourri au sein pour recevoir ma loyauté aveugle en retour,

Le lait encore au bord des lèvres, on souhaite que je lèche le cul de l’autorité.

On désire que je me dépossède,

Que je me dépossède de mon identité,

Que je me dépossède de ma sueur,

Que je me dépossède de ma particularité,

Que je me dépossède de mon sang,

Que je me dépossède de ma vue,

Que je me dépossède de mes désirs,

Que je me dépossède de mes sentiments,

Que je me dépossède de mes esprits,

Que je me dépossède de mes rêves.

Dépouillé de mes moyens, je ne saurai plus m’insurger contre le pouvoir.

 

Nés des âmes ternies dans la mer de l’Occident,

Les spectres qui me poursuivent étendent leurs longs ongles noirs.

La fuite est utopique, la réalité nous rattrapera tôt ou tard.

Nos rêves s’entretueront lorsque le broyeur enfoncera ses griffes.

Nos cœurs seront purifiés de tout idéal, de toute autre réalité.

Nos esprits seront asservis sous le joug des exigences de la vie sérieuse.

La vie adulte laissera des cernes sur notre visage épuisé.

Dominés par les nantis, on nous volera le fruit,

On s’acharnera à nous y faire consentir,

À donner naissance à ces fruits vides,

À subir cette loyauté naïve, toxique et esclave.

 

Tous les chemins mènent à la mer.

 

Qu’importe la force de nos folies,

Qu’importe la ferveur de nos convictions,

Qu’importe la saveur de nos sentiments,

Qu’importe la profondeur de nos douleurs,

Qu’importe la beauté des idéaux qui s’offrent à nos regards,

Qu’importe la grandeur de notre art,

Qu’importe la noblesse de notre talent,

On nous a nourri pour une vie d’esclave,

Esclaves d’une économie gangrenée, névrosée.

L’indomptable sceptre des puissants saura faire taire en nous toute idée de révolte,

Toute envie de vivre, toute envie de rêver.

Armés de l’avalanche de factures, de leur indiscutable valeur, du mérite de leurs actes,

Ils étrangleront nos poignets par la chaîne de papier,

La dureté de ces liens

Aussi dur que le consentement arraché.

 

Nous ne serons qu’un consommateur dans cette chaîne, un aliéné dans cet asile.

Nos yeux oublieront la couleur

Nos langues oublieront la douceur du vin,

Nos lèvres oublieront la légèreté du rire

Seul le fouet du maître nous motivera.

Nous ne serons plus qu’un soupir

Dans ce fleuve gris

De la servitude et de la souffrance.