L’interminable éphémère, Justin Lemire


 

L’interminable éphémère.

 

Je l’admire, je l’observe, le temps qui s’écoule, qui va et passe sans songer, sans penser, vide de sens et, pourtant, plein d’une nécessité inévitable. Sans le temps sans la vie, n’est-ce pas. Mais, oui la vie, oui le temps, oui l’éphémère.

 

Tous ces gens qui m’effleurent et s’éloignent. Inconsciemment, ils me partagent leur vie, et donc leur temps. Mais ce temps qu’ils me partagent, secondes il n’en est réellement, une poignée de poussière, de sable, dans ce vaste désert temporel. Un lien, un contact, c’est tout ce qu’il faut pour s’ouvrir. Une poignée de main. Une accolade. Un baiser. Une amitié. Une relation. Un simple effleurement, une fraction de seconde. Une fraction de seconde.

 

Cette époque au sein de laquelle nous vivons ne jure que par cette fraction de seconde, ce vif instant. Qui voudrait l’étirer ? Une minute n’est qu’une perte de temps. Le temps, lui, s’écoule, passe, ne songe, ne pense, ne dit, ne formule, ne bouge, s’écoule. Un mouvement silencieux, mais ô si bruyant. Les passants m’effleurent, je ne suis que le B entre le A et le C. Leur empreinte, en une fraction de seconde, devient une marque profonde, une lacération, une blessure, dans cet océan éphémère qu’est la vie.

 

La rapidité, voilà ce dont il est question. Pourquoi la tortue, quand le lièvre est là ? Attendre est inutile, c’est une perte de temps, une perte de minutes, alors que des secondes suffisent, alors qu’une simple fraction de seconde est nécessaire. Plan A, plan B, plan C, ils passent et viennent et vont, le prochain n’attend rien, il arrivera, et tout recommencera. Le cycle éternel, temporel, mortel. L’éphémère transcende, car l’éternel tue.

 

La nostalgie prend alors place, car si une fraction de seconde n’est qu’une infime portion du temps, il n’en demeure pas moins que chacune d’entre elles a son importance. Chaque instant est un souvenir, un passage, une rencontre, une poignée de main, une accolade, un baiser. Chaque instant est une émotion. Chaque instant est unique.

 

Alors je regarde ces passants, qui circulent, courent, embarquent à bord, effleurant à peine le point B avant de se rendre au point C, inconscients de l’importance qu’avait le point A. Ils le comprendront plus tard, nostalgiques, émotifs.

 

Mais pour l’instant, rien de tout cela n’est important. Car tout cela, c’était la fraction de seconde passée. Voici la prochaine. Qu’en feront-ils ?