Le rêve, Maryse Choinière

Le rêve

 

            J’ai du mal à dormir. Plus je grandis, plus j’ai du mal à dormir. J’entends la pluie tambouriner sur le toit de tôle de notre maison. Souvent quand j’entends la pluie tomber, je pense au déluge. Sur le mur, en face de mon lit, une image de l’arche de Noé. Je crois que le déluge est un signe de la bonté de Dieu.

Le rêve commence toujours comme cela. Je suis sur cet immense bateau. Un chien, un chat et une lionne me tiennent chaud. Le bateau vogue. La mer est calme, s’étend à perte de vue. La terre n’existe plus et je souris, la terre n’existe plus.

Le rêve commence toujours comme cela. Mais après. Après, j’ai du mal à raconter. Je ne sais plus si je rêve ou ne rêve pas. Le bateau n’existe plus. La mer n’est plus là. Le chien, le chat et la lionne gisent par terre. Ils se sont battus, mordus, entre-dévorés. Ils gisent à mes pieds. Je vois le sang être bu par la terre assoiffée. J’entends le sang être bu par la terre assoiffée. Cela fait un drôle de bruit. À la fois avide et délicat. Qui ne ressemble à aucun autre bruit. Ou peut-être si. Peut-être ressemble-t-il au bruit que font les vers quand ils s’enfoncent dans la terre la nuit. Et puis, je vois des centaines de rats descendre la colline. Viennent manger les restes du chien, du chat et de la lionne qui furent mes amis. Des centaines de milliers de rats descendent la colline en courant, les plus rapides courant sur les autres, plantant leurs griffes dans les yeux des autres sans même la volonté de faire mal, sans même la conscience de faire mal. Je me demande si une fois le chien, le chat et la lionne dévorés, ils se tourneront vers moi. Le rêve est toujours comme ça. Et je m’éveille avant que le premier rat ne se retourne et darde sur moi ses petits yeux au regard froid.

J’ai peur des rats, des rats et des vers de terre. J’ai peur des rats, des vers de terre, des chiens, des chats, des lionnes, des serpents. J’ai peur. J’habite un pays où il n’y a pas de lionnes, mais j’ai peur d’elles quand même. J’habite un pays où l’on croit que les vers de terre viennent nous manger quand, une fois morts, nous reposons six pieds sous terre. Cela n’est pas vrai. Les mouches ne pondent leurs asticots qu’à l’air libre. J’habite un pays où les croyances et les mythes sont plus forts et plus vrais que la réalité.

 

Maryse Choinière

Extrait de Le bruit de la mouche, Laval, Éditions TROIS, 2000, p. 11 et 12