La littérature, Gabrielle Lareau

La littérature

Nous, êtres humains, sommes dotés d’une capacité unique dans le monde vivant : créer des histoires fictives et les partager. Cette caractéristique est indissociable de notre identité. Elle est la base de nos civilisation, de nos croyances et de nos mythes. Le partage d’histoire imaginaire en collectivité a eu pour résultat de rendre la coopération entre individus extrêmement efficace, faisant de l’Homo sapiens l’espèce dominante sur terre et lui permettant de réaliser des prouesses inouïes. Sans la croyance en Dieu, la chapelle Sixtine n’aurait jamais vu le jour. Ainsi, la coopération d’une grande majorité d’hommes tient ses racines de croyance imaginaire commune, consciente ou non. Mais pourquoi sommes nous autant dépendant des fictions ? Que ce soit via le jeu, la littérature où le cinéma, et ce, parmi toutes les cultures du monde, nous sommes constamment en contact avec les fictions. Non seulement nous permettent-elles de partager et de resserrer nos liens entre individus, mais elles offrent notamment un terrain idéal pour développer l’esprit humain.

 

Pour moi, ce contact avec l’imaginaire s’est fait précisément à travers les livres. Je ne peux expliquer d’où me vient cet amour pour la littérature. Je lis depuis toujours. Ma grand-mère a été une grande lectrice, tout comme ma mère. C’est un héritage qu’elles me lèguent, l’un des plus beaux.

 

Il y a quelque chose de presque sacré dans un livre. Vous vous mettez à lire et soudainement, vous n’êtes plus là. Vous êtes dans l’histoire qu’on vous raconte. Vous êtes le personnage, le mot et l’auteur à la fois. On vous appelle dans la cuisine, mais vous n’entendez pas, car vous êtes ailleurs. Quand une lecture réussit à m’agripper ainsi, le retour à la réalité est parfois étrange. Comme si pendant un court instant, le vrai monde était dans le livre. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, la littérature n’est pas un enclos. Elle ne cherche pas à vous enfermer dans son univers, mais plutôt à vous aider à comprendre le nôtre. Ma culture me vient de ces heures passées à lire; absorbée par ce que je pouvais apprendre. J’ai appris à mieux discerner les sentiments des gens, à développer mon empathie et ma patience.

 

Mais la lecture est à la fois un plaisir et un drame pour moi. Tant de choix, tant de possibilités, et si peu de temps. Quand je mets dans le pied dans une bibliothèque, j’ai une pensée qui me traverse souvent l’esprit : « et si je passais à côté du livre de ma vie ? Celui qui m’aurait compris et qui me marquera pour toujours ? », mais ce trésor reste caché, à m’attendre parmi les millions de livres éparpillés dans le monde. Quelle tragédie de ne pouvoir tout lire. Il me faudrait plus d’une vie pour y arriver. Néanmoins, je ne me fatigue pas. Je tends la main sur l’étagère, agrippe l’ouvrage, et j’attends que son histoire m’absorbe.

 

J’ai grandi auprès des livres et ils m’ont fait grandir. Encore aujourd’hui, je continue à les accumuler. Encore aujourd’hui, j’ai ce petit frisson d’excitation à l’approche d’un salon du livre. Encore aujourd’hui, je ne m’en lasse pas.

 

La littérature m’a permis de tisser des liens avec des personnes et de mieux comprendre l’univers qui m’entoure. Aujourd’hui, elle devient une porte qui s’ouvre sur ma réalité, jetant mes défauts et mes valeurs au jugement du monde. Autrefois une alliée précieuse, la littérature me donne désormais l’opportunité d’être vulnérable.