Le vol du corbeau par Irina Fiévet

22 h 51
Lorsqu’on regardait attentivement, mais sans chercher à trouver quelque chose, on le voyait. Assis au fond de la salle d’attente, seul et pourtant flanqué de tous ses démons, on remarquait cet homme. Hypnotisé, le visage à l’expression blanche et les yeux aveuglés d’une autre lune, il suivait les aiguilles de l’horloge. Épaules voûtées, longs bras enfouis dans une veste de jeans sale et trouée, cheveux désordonnés tombant sur son pâle visage, l’homme regardait la ronde du temps. Ses mains imbriquées sans force se balançaient entre ses genoux. Il était mollasse, sans vie et son visage tombait, s’affaissait sous la lourdeur de ses sentiments. Ses cernes verts aux sous-tons noir rejoignaient sa mâchoire et ses lèvres se perdaient dans les plis de son expression morte. L’homme avait une apparence rapiécée, comme si, plus tôt, il avait ramené les traits de son visage vers le haut, les épinglant bien en place pour ne pas paraître tout à fait effondré. Vieux, infirmes et malheureux passaient leur chemin sans lui prêter attention. Les longues nuits de souffrance creusaient leurs sillons sur son visage.

22 h 52
Chaque année, il venait. Toujours, les épaules voûtées, le regard vide, les mains se balançant tel un pendule, il venait fixer l’heure tourner. Il était l’habituel fantôme de la salle. Les plus innocents, sous des sourires encore trop jeunes, posaient le regard sur lui et y voyaient un bon homme, mais même dans leur innocence bien souvent habillée candidement, ils savaient que ce pauvre homme qui puait les tourments avait traversé l’épreuve de trop. L’homme n’était plus qu’une enveloppe dégarnie. La vie n’avait plus que souvenir de lui et pourtant, la mort l’attendait toujours. Il semblait n’être plus capable que de scruter inlassablement les aiguilles de l’horloge tourner en rond indéfiniment. Par moments, l’ombre d’un sourire passait sous sa moustache, ancien réflexe de politesse qui lui permettait de faire fuir ses rares interlocuteurs, un malaise s’étant installé dans le silence de l’homme.

22 h 53
Bientôt l’heure. L’homme continuait à fixer l’horloge.

22 h 54
Il se leva et partit. Comme toutes les autres fois, la vieille infirmière le regarda passer. Sa curiosité la harcelait depuis une demi-douzaine d’années, mais elle n’avait pas encore eu la force de l’interroger. Une fois, elle avait mis avec détermination un pied devant l’autre pour lui faire barrage. Leur regard s’était croisé. Sans un mot ni un geste, il avait hurlé véhémentement toute sa souffrance. La pauvre s’était butée à une telle densité de mélancolie qu’elle en avait marmonné honteusement quelque chose d’incompréhensible avant de repartir, profondément ébranlée par la noirceur d’âme de cet homme. Il avait ensuite simplement repris sa route, le visage impassible, la laissant derrière, happée par ce qu’elle avait entraperçu. Alors, depuis, elle se contentait de le laisser passer, sans s’interposer. La curiosité la brûlait de plus en plus, mais chaque fois, son inconscient la retenait encore plus fort. Les longues enjambées de cette âme perdue ne lui donnaient que quelques secondes pour rassembler son audace. Jamais assez. Son instinct de survie lui dictait fermement de ne jamais, jamais, demander à cet homme mis à genoux par la vie la raison de ses visites annuelles. Elle n’en reviendrait pas le coeur entier.