Le bruit du silence par Jessee Chouinard

LE BRUIT DU SILENCE

 

Chaque jour, tu marches jusqu’à l’arrêt d’autobus. Tu attends. Tu montes à bord. Chaque jour, tu traverses le pont. Tu es assis. Tu es immobile. Tes pensées vagabondent. Tu observes ce qui t’entoure. Tu existes, tu le sais. C’est indéniable, évidemment. Pourtant, il y a toujours un instant durant lequel tout te semble irréel. C’est cet instant où le paysage défile à toute vitesse. Cet instant confrontant, que tu ignores.

Traverser le pont, aller à l’école, revenir, aller travailler. Recommencer. Traverser le pont, toujours. Traverser le pont. Entrer dans une clepsydre. Entendre le bruit de l’eau qui coule. Ignorer le temps qui s’écoule. Accepter le cycle une journée de plus. One more day. Mais ça, tu ne le sais pas parce que tu n’as jamais vraiment regardé la rivière. Tu n’as jamais vraiment regardé en bas. Tu n’as jamais lorgné cet en bas. Non, tu ne le sais pas parce que cela ne fait pas partie de ta réalité. Tu sais seulement que certains le font, et toi, dans ton siège rembourré payé trop cher, tu continues de scroll down ton fil d’actualités. Tu continues de regarder tes notifications. Tu continues à t’échapper. À ne pas voir. À ne pas entendre. Silence. Résignation. Silence.

Et puis, un soir, c’est différent. Tu es fatigué. Tu es épuisé. Tu as eu une mauvaise note. Tu songes à quitter ton emploi. C’est différent, simplement, différent. Tu ne sais pas pourquoi. Tu ne sais pas comment. C’est arrivé, comme ça, tout bonnement, soudainement. Osmose. Tu ne regardes pas ton téléphone parce que tu sais qu’il n’y a rien à voir. Tu n’écoutes pas de musique parce que tu écoutes le bruit du silence. Tes paupières sont lourdes, ton esprit déferle. Tu regardes, finalement. Finalement, tu vois. Tu le vois.

Il est là. Tu l’as vu. Tu l’as croisé hier comme tu le croiseras demain, et c’est maintenant que tu t’en rends compte. Toujours cet homme. Il marche sans dire un mot. Il s’arrête. Il regarde, observe, contemple. Il fait le vide, il est le vide. Il semble jeune. Il semble vieux. Tu ne peux pas voir son visage. Si tu le pouvais, tu verrais que son visage est neutre, sombre, absent. Qu’il est effacé, disparu, perdu. Trépassé. Tu ne sais pas son âge. Tu ne sais pas son nom. Tu vois que ses lèvres se sont soudées par la force du silence qui le ronge de l’intérieur. Tu ne sais pas ce qu’il fait. Tu plisses les yeux. Tu le vois bouger, de droite à gauche. Tu le vois donner un coup de pied sur la roche. Clapot, vague évasive. Tu vois la roche sombrer, lentement, doucement. Tu le regardes observer méticuleusement la roche couler vers le fond. Tu le vois contempler les clapotis de l’eau. Tu écoutes son silence. Le bruit de son silence résonne.

Il est là. Près du garde-fou. Tu sais que les derniers grains de sable du sablier de sa vie vont bientôt passer le point de non-retour. Tu dois te rendre à l’évidence que tu sais. Que tu sais à quoi il pense. Que tu sais de quoi a l’air son regard. Que tu sais la couleur de ses yeux. Que tu sais son nom. Que tu connais trop bien, malgré toi, les traits de son visage. Que tu le côtoies tous les jours sans lui parler, sans ne rien faire. Tu clignes des yeux. Le dernier grain de sable. Le bruit de l’eau. Il n’est plus là. Tu dois te rendre à l’évidence que tu ne sauras jamais si tu as entendu le bruit de son silence ou le silence de son cri. Le dernier grain de sable. Le bruit de l’eau. Tu es assis et tu as cligné des yeux, ton téléphone à la main. C’est inexplicable, le vacarme.

 

Jessee Chouinard