Rouge de honte

« Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe[1] ».

Assise dans le courtil annexe à notre école, j’arrache l’herbe autour de moi. Ça défoule un peu. Avoir su que notre cours de science serait à l’extérieur, j’aurais mis autre chose que mon short blanc. J’essaie de me concentrer sur ce qui se passe devant moi, d’écouter l’enseignant donner son cours, mais rien n’y fait. C’est depuis ce matin que ça dure. Je suis sûre que je suis malade, souffrant d’un mal inconnu dont les symptômes ne me sont pas familiers. J’ai mal dans mon ventre, sans avoir mal au cœur. On dirait que j’ai avalé un vingtaine d’aiguilles et qu’elles se déplacent maintenant librement dans mon estomac, frappant les parois de leurs pointes acérées. Je me sens de plus en plus mal à l’aise.

Quand tu as 11 ans, presque 12, il n’est plus question de se plaindre, tu es rendu trop « cool » pour ça. Je n’ose pas lever la main pour demander de partir, ou même d’aller simplement prendre une gorgée d’eau. J’endure le monstre qui semble manger mon ventre. Alors que le professeur explique comment les plantes poussent, je réfléchis à ce que j’ai bien pu manger ce matin. Toast au beurre d’arachide et confiture aux fraises, un classique. Ce n’est clairement pas une allergie.

Je me plie discrètement en deux, ramenant mes genoux vers ma poitrine, espérant étouffer la douleur. Aucun moyen de savoir l’heure. Après ce qui m’a semblé une éternité, j’entends la cloche sonner. D’un bond, je me lève et me dirige tout droit aux toilettes, trop concentrée pour entendre les ricanements malaisés de mes copains de classe. À bien y repenser, j’aurais préféré une tache verte sur mon short.

[1] L’avallée des avallés, Réjean Ducharme

L’auteur du texte préfère rester anonyme.